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mercredi 31 octobre 2012

Cryptozoologie urbaine: l’Oursin des rails 2012




Puisque c'est le temps des citrouilles, je republie ce billet de novembre 2009 avec augmentation, correction, complément, etc.





L'automne est bien avancé déjà! C’est peut-être ma dernière occasion de visiter la voie ferrée et d'herboriser. Je suis venu chercher des graines d’Euphorbiacées pour l’étude de la myrmécochorie. 



Euphorbia davidii et Chamaesyce nutans


Les plantes de cette famille sont connues pour avoir des graines dont la dissémination (chorie) est assurée par les fourmis (myrméco…). Je cherche donc des fruits de Euphorbia davidii et Chamaesyce nutans qui ne pousse qu’ici dans le ballast, cet artificiel désert. On trouve aussi ici le bien plus commun Chamaesyce maculata qui pousse par contre un peu partout ailleurs où c'est sec. Ma recherche de spécimens a toutefois vite tourné en une aventure peu banale! Et ce sont de bien étranges fruits qui m’attendent...





Mon regard est interpellé par quelques chose d'inhabituel dans les arbres contre la clôture. Ce sont de bien curieux appâts qu’on a bizarrement coincé dans ces branches. Pomme, poire et prune… en bon état, à hauteur d’homme… Ce sont peut-être les fruits d'un cérémonial païen célébrant le temps de la récolte? Quelle époque! Les dieux ont été évacué pour un paganisme général qui ne vaut guère mieux. Je n’ai rien apporté à croquer ou à boire mais il vaut mieux être prudent, ce n’est sûrement pas pour moi ces fruits!





Un cri de faucon attire alors mon attention: je me tourne et c’est un Faucon émerillon (Falco columbarius) qui s’envole. Il est ensuite resté un bon moment perché au-dessus de ce petit terrain vague à côté de la voie ferrée. 





Je reprend ma marche mal-aisée dans la pierre inégale du ballast quand au loin j'aperçois quelque chose qui bouge dans le ballast. Mais qu'est-ce que c'est? Je me presse un peu et en me rapprochant cela ressemblait à un drôle d'oursin mais en tout mou… -ambulant (c'est le cas de le dire tant la -marche est maladroite) en tremblotant, faisant onduler les curieux appendices qui couvrent son corps… La chose semble elle aussi avancer péniblement dans les cailloux. Je crois reconnaître mais j'hésite un instant à nommer la bête… Mais oui! Quelle chance! Je crois bien qu’il s’agit de l’oursin des rails (Molliderma canularis), un de ces animaux tellement rare et étrange qu’on a peine à croire qu’ils existent vraiment! Je n’ose pas trop m’approcher de peur de le faire fuir.






Cette bête appartient à l’embranchement des Mollidermes (Mollidermata, "à peau molle") qui ne compte que très peu d’espèces, presque toutes dans l'archipel de Nouvelle-Calunarie*. L’oursin des rails est en fait la seule espèce que l’on trouve en Amérique du Nord. Aussi appelé oursin des ballasts, l’animal est très rarement observé. L'espèce a été originalement décrite par Constantine Samuel Rafinesque-Schmaltz en 1828. Comme les spécimens du naturaliste ont été perdu quelques années plus tard dans un incendie suspect, tout le monde croyait à une mystification comme le 19e siècle en a produit plusieurs (ici et ici). Ce n’est qu’en 1893 que la très rare créature fût à nouveau observé au Delaware. Les nouvelles observations ont été très rares depuis et son histoire naturelle demeure presque totalement inconnue. De quoi se nourrissent ces animaux? Comment se reproduisent-ils? Sur la photo ci-haut on voit l’oursin mou “courir” (pour ainsi dire) en direction de cette citrouille.






Incroyable! l’oursin des rails semble assurément intéressé par la cucurbitacée et tourne autour en grognant! Puis il se met à mordre le gros fruit! Voilà un signe d'intérêt qui ne laisse plus aucune place au doute. Bien que je suis témoin d'une scène aussi imprévue qu'effroyable, je dois me ressaisir afin de documenter l'événement. L'animal se nourrit donc de citrouilles! Voilà qui explique peut-être pourquoi toutes les observations sont faites tard à l’automne.






Le monstre est vorace! J’imagine que les occasions de se nourrir sont rares (je n’ai en effet pas souvent trouvé de citrouilles sur la voie ferrée). Avouez que c'est une bien curieuse adaptation alimentaire. On comprend la rareté de l'oursin des rails. Comme la citrouille est pleine de bêta-carotène, la peau de l'oursin prend cette couleur imitant selon plusieurs la carotte ou l'orange... Il est intéressant de noter que cette couleur si voyante dans la grisaille de la voie ferrée devient un parfait camouflage dans un autre contexte. Cela explique peut-être qu’on ne le remarque pas le molesque* sur les trottoirs où les citrouilles pulluleront en ce temps de l’année.






Voilà peut-être enfin l’explication du fait que l’oursin des rails semble n’être actif que tard à l’automne. Il faut supposer que l’utilisation de la citrouille à la fête de l’Halloween a probablement favorisé sa survie en milieu urbain. Mes photos montrent qu’il se nourrit aussi d’autres fruits dont la présence sur la voie ferrée reste à expliquer. Un autre naturaliste est peut-être occupé à étudier la bête? Ou s'agit-il d'un commerce illicite d'espèces rares?

Il semble donc possible que des gens appâtent les oursins. La méthode est en partie douteuse, les oursins ne grimpent jamais aux arbres. Placés sur la voie ferrée les fruits semblent faire l’affaire toutefois. Et cela indique aussi que je ne suis pas le seul à connaître la bestiole. La solitude du naturaliste urbain trouve enfin un rare soulagement.




Babar, l'éléphant du Parc LaFontaine d'autrefois. Photo: Archives de la Ville de Montréal.


Un fait mérite d'être connu par tous: les espèces de Mollidermes partagent avec les Pachydermes une passion déraisonnable pour les citrouilles. Vous voilà prêt à attraper des éléphants! Aucune donnée ne permet toutefois d'impliquer les Mollidermes ou les Pachydermes dans la dissémination des graines de citrouille. Comment toutes ses graines de Cucurbita arrivent-elles à voyager d'un bout à l'autre du continent?


C'est un autre mystère!


 


*ne pas confondre avec la Nouvelle-Canularie qui se trouve dans un tout autre océan. 

**francisation de l'espagnol Mulesca utilisé pour une espèce voisine aux Philippines.




samedi 8 octobre 2011

Fordlandia, Brésil





Fordlandia était un échantilon des États-Unis posé sur la forêt brésilienne. Maisons, écoles et hôpital, boulangerie et dance-hall et hamburgers... c'est une ville pré-fabriquée qui s'est installée en 1928 dans la forêt vierge. Comme une Detroit expatriée, cette verte ville de l'automobile a eu un destin ruinesque.




Pourquoi Ford s'est-il installé ici? Pour fonder une méga-plantation d'hévéa (Hevea brasiliensis, l'arbre à caoutchouc) et le logement de toute la main-d'oeuvre nécessaire.

Ford construisait la moitié de toutes les automobiles au monde à l'époque. Dans un rêve d'une parfaite et totale intégration verticale de l'entreprise la production de caoutchouc était essentielle. Fini le monopole des Britanniques et de leurs plantations en Asie.





L'arbre est originaire du Brésil et endémique de la région. En nature il pousse toujours de façon dispersée, loin les uns des autres, ce qui pourrait être un moyen de défense contre le champignon parasite Microcyclus ulei. Ce champignon n'est pas présent en Asie.




Mais comme il est lui aussi endémique à la forêt brésilienne il est étonnant que l'on ai songé à faire une si dense plantation d'hévéas, parfaitement propice et favorable au champignon… rapidement la plantation entière était atteinte…

Ce fût la fin de ce fantasme de latex...




Ville rêvée...




À l'époque au milieu de nulle part...


 Cimetière. Photo dalbergaria


Ville veuve, ville morte...



 Photo :  Scott Chandler


Ne manquez surtout pas les photos de Scott Chandler


Je vous laisse sur ce joyeux film, chargé d'optimisme… suspendu!






mercredi 4 novembre 2009

Écologie urbaine: les fourmis 3


une potentille dans le jardin suspendu des fourmis

Je reviens une dernière fois sur le cas intéressant de la florule (flore particulière d’un petit milieu) des murs de pierre. Comme je le mentionnais j’ai fréquemment visité ce haut mur des Carmélites. Presqu’à chaque fois j’y trouvais de nouvelles plantes. Certaines étaient d’abord arrivées au pied du mur puis l’année suivante je pouvais les voir à quelques décimètres du sol ou beaucoup plus haut. Au-delà de savoir comment les graines de ces plantes se retrouvent sur le mur par le vent (anémochorie) ou les fourmis (myrmécochorie) il y a la question de savoir comment les plantes s’y maintiennent jusqu’à la floraison. L’humidité dans l’épaisseur du mur est assurée par des infiltrations d’eau. C’est ce qui explique aussi la restauration complète de la muraille!

Si certaines plantes produisent des graines ailées ou assez petites pour être portées par le vent d’autres sont probablement plutôt transportées par les fourmis qui avaient des nids et des réserves (des greniers) dans la muraille. Les fourmis ne prennent pas seulement les graines pourvues de ce bourrelet nutritif et attractif qu’est l’éléosome mais de nombreuses autres graines. En autant que la graine soit de dimension adaptée à leurs mandibules et comestible, les fourmis s’en occuperont.




les tiges se collent au mur

Il n’est pas toujours facile d’expliquer ces semis escaladeurs. Le vent en est responsable dans beaucoup de cas chez les Poacées (Graminées) dont les petites graines sont adaptées à ce mode de dissémination. De nombreuses graminées ont des adaptations pour les escarpements: cette façon de pousser collé sur les pierres en est une. Les fourmis s’intéressent par ailleurs aux graines de ces plantes même si elles ne portent pas toujours d’éléosomes. Il y a des fourmis granivores. Les individus de cette famille étaient les plus nombreux sur le mur. Pas étonnant: ces plantes ont deux mode de dissémination à leur service, le vent et les fourmis.




ces Astéracées ont-elles des éléosomes?

Il en va probablement de même pour les Astéracées, la plupart s’installant sur les murs au hasard du vent qui les poussent. L’adaptation pour le vol est ici plus évidente (les “parachutes” comme chez le pissenlit) que chez les Poacées. En terme de diversité (le nombre d’espèces différentes) et de fréquence (le nombre d’individus) cette famillle vient après les Poacées. Certaines espèces d’Astéracées ont des éléosomes (les centaurées par exemple). Pour celles que j’ai trouvé la vérification attendra l’année prochaine.



de la famille du Poinsettia

Certaines familles de plantes sont connues pour avoir cette relation particulière avec les fourmis, la myrmécochorie. Les Euphorbiacées sont de celles-ci. La ricinelle rhomboïde (Acalypha virginica, Virginia threeseed mercury, p.193) n’a été aperçue qu’une fois sur le mur, mais il n’y en avait pas beaucoup aux alentours pour offrir des graines aux fourmis.



une autre euphorbe bien familière


L’euphorbe maculée (Chamaesyce maculata, hairy-fruited spurge, p.194) est peut-être moins étonnant: cette plante s’accomode des endroits xériques comme le ballast des chemins de fer. Euphorbia helioscopia est aussi une des plantes de la famille qui intéresse les fourmis: il m’est déjà arrivé de la voir sur des murs. Si la météo le permet j’irai chercher des graines de ces plantes afin de constater si elles ont justement des éléosomes.



herbe à chat des murailles


Ci-haut cette Nepeta cataria (herbe à chat, catnip, p.218) d’une famille (Lamiacées) aux nombreuses espèces myrmécochores. Ces graines sont minuscules mais il faudra ici aussi les observer de plus près. À quelques reprises j’ai aussi observé l’agastache fenouil poussant sur des murs.



la fougère aurait fait un beau micro-paysage, dommage!

La fougère ne produit pas de graines, elles ne produit que ces minuscules spores qui ne sont d’aucun intérêt pour les fourmis. C’est le vent ici qui est les semeur de fougères. La présence de la plante était une indication de l’état du mur: les infiltrations d’eau permettait à la fougère d’y vivre et annonçaient des travaux de réfection! Quel dommage: le mur commençait à murir...et c’était parfait pour la flore qui s’y installait en tout cas! À droite une Fabacée, la luzerne lupuline, une espèce d’une famille myrmécochore. Les graines de la vesce jargeau ont des éléosomes.



silène des enfants et des fourmis


Cette plante n’est en fait qu’à une quarantaine de centimètres du sol, mais je l’ai trouvé à quelques reprises bien plus haut. Ce n’est donc probablement pas un simple cas d’anémochorie et les fourmis en seraient les responsables. L’espèce colonise le pied du mur depuis bien longtemps et il est évident que les pigeons raffolent de ses graines minuscules.

J’aurai une attention particulière pour la myrmécochorie l’été prochain. La recherche de bons vieux murs bien murs et l’étude des plantes que j’y trouverai nous fera un peu mieux connaître cet aspect méconnu de l’écologie urbaine.